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La Libération des femmes par le vélo

Laissez-moi vous dire ce que je pense de la bicyclette. Elle a fait plus pour l’émancipation de la femme que n’importe quelle chose au monde. Je persiste et je me réjouis chaque fois que je vois une femme à vélo. Cela procure un sentiment de liberté et d’autonomie à une femme.

– Susan B. Anthony, États-Unis, 1896

Deux roues, un guidon et voilà que de nouveaux horizons s’ouvrent à celles qui pendant bien longtemps se trouvaient confinées au foyer. Qui aurait pensé que la bicyclette allait devenir l’engrenage d’un changement incontournable pour des millions de femmes à travers le monde ?

L'histoire nous révèle que la bicyclette a été et demeure un important outil de libération pour les femmes. Le droit de pédaler a dû être gagné de haute lutte par les femmes et n’est d’ailleurs pas encore acquis partout dans le monde. Dans les pays du Sud, on constate aussi que la bicyclette joue un rôle clé dans l’amélioration de la qualité de vie des femmes qui décident de braver les normes sociales pour enfourcher le vélo.

Que ce soit à la fin du XIXe siècle ou à des périodes plus récentes, avec le vélo, les femmes acquièrent une liberté et une autonomie sur deux roues. Elles parviennent à sortir de leur domicile, bravent les commentaires machistes adressés aux femmes cyclistes, changent leurs habitudes vestimentaires et se gardent en santé tout en découvrant les bases de la mécanique.

Voici un coup d’œil rapide sur l’histoire des femmes et du vélo au cours des deux derniers siècles.

Une mobilité inespérée

Rouler à bicyclette permet de couvrir des distances plus importantes en beaucoup moins de temps et donc de se rendre dans des villes ou villages encore inexplorés. Qui dit nouveaux endroits, dit aussi nouvelles rencontres avec d’autres femmes ou d’autres hommes, loin des regards traditionnels du chaperon ou d’un parent masculin. Pour bien des maris, des pères ou des frères, cela voulait dire qu’ils perdaient ainsi un certain contrôle.

Un code vestimentaire contraignant

Vers le milieu du XIXe siècle, au moment où le vélo fait son apparition parmi la bourgeoisie européenne et nord-américaine, la mode vestimentaire châtie le corps de la femme occidentale. L'élégance exige une taille de guêpe, de longs corsets étouffent la respiration et la circulation, des jupes et des jupons longs empêtrent leurs jambes, et de lourds chapeaux exigent des prouesses d'équilibre.

Les jupes raccourcissent progressivement, « rapportant dans leurs plis moins de crottin et de crachats à la maison », plaident les progressistes. Et si on regarde dessous, on s'aperçoit que les innombrables jupons sont restés dans la penderie, pour être remplacés par des knickers (une culotte) ou bien par le bloomer (un pantalon bouffant).

Pédaler… malgré l'opinion publique

En Angleterre victorienne, les femmes rongent leur frein. Avec la popularité des excursions en grand-bi (ancêtre de la bicyclette), les épouses ou les sœurs des « bicyclistes » sentent bien qu'elles manquent quelque chose lorsque les hommes reviennent à la maison le dimanche soir, racontant une fin de semaine palpitante, remplie d'aventures et de découvertes. L'opinion publique maintient que « pédaler n'est pas féminin ». On craint que ce soit dommageable, tant pour la santé des femmes que sur le plan moral et pour leur réputation. Prêtres et médecins y vont aussi de leur avis d’expert en soutenant que la bicyclette n’est pas appropriée pour les femmes.

Encore aujourd’hui, certains groupes conservateurs politiques ou religieux en Inde, en Corée du Nord, en Iran, en Arabie saoudite, etc. ont tenté d’interdire à des femmes de rouler à vélo sous prétexte que des vêtements permettant de faire cet exercice pouvaient être indécents ou parce que la pratique du vélo donnerait aux femmes trop de liberté physique.1 Tout comme en Occident au début du XXe siècle, des barrières sociologiques doivent encore être surmontées : certaines cultures considèrent même qu’« une femme à vélo est trop libérée pour être une bonne épouse ».

Rôle des femmes au Sud2

Togolaise à vélo transportant son bébé.Togolaise à vélo transportant son bébé.

Dans les pays du Sud, une division traditionnelle du travail assigne habituellement aux femmes le transport quotidien de l'eau, du bois de cuisson et des denrées agricoles pour les besoins de la famille. En Afrique, la majorité des tâches de transport incombent aux femmes, mais ce sont les hommes qui sont propriétaires de la plupart des moyens de transport et qui les utilisent.3 En Tanzanie, par exemple, les femmes assument quelque 79 % du temps consacré au transport et 90 % du volume transporté pour chaque famille. Elles y consacrent presque cinq heures par jour, en trois ou quatre déplacements. Les filles y passent trois fois plus de temps que les garçons et abandonnent très tôt l’école pour s’acquitter de ces corvées. Ces trajets se font à pied, avec la charge sur la tête, le dos ou les épaules, et il n’est pas rare qu’elles portent en plus un enfant en bas âge.

Le vélo est le véhicule idéal pour des trajets fréquents, sur de courtes distances, avec des charges petites ou moyennes, hors des routes carrossables. Il permet de se déplacer environ trois fois plus vite qu’à pied et de transporter des charges beaucoup plus lourdes, réduisant le nombre d’aller-retour.

Quand le vélo devient synonyme d’autonomie financière

Il y a une forte corrélation entre la pauvreté et la mobilité urbaine. La pauvreté complique la mobilité et le manque de transport aggrave la pauvreté. En outre, le coût des transports pèse sur les ménages qui ont déjà des difficultés financières. Une émancipation financière est aussi nécessaire pour que les femmes puissent procéder à l’achat d’un vélo. Néanmoins, les revenus découlant de l’acquisition d’une bicyclette sont bien tangibles : à Beira au Mozambique, un projet de la Banque mondiale a observé une augmentation du revenu des femmes de 4 %, mois après mois, grâce à la possession d’un vélo.

Quant aux femmes du Nord, étant moins rémunérées que les hommes, elles sont moins « automobilisées » qu’eux et moins favorisées dans les transports, quoique cet écart ait tendance à diminuer. D’emblée, la bicyclette est l’amie de la femme, lui offrant une mobilité économiquement accessible. Très souvent, c’est sa capacité de mobilité qui déterminera si une femme peut travailler ou non, et, par conséquent, modifiera son revenu. Le vélo procure une grande liberté d’action sur les trajets complexes créés par les distances que l’aménagement pro-automobile introduit entre la maison, le travail, la garderie, les magasins et services, et les lieux de loisirs familiaux.

Les Sud-Africaines et le vélo

Dans la province du Cap-Occidental, en Afrique du Sud, l'association Les femmes à bicyclette tente de changer les mentalités. À Khayelitsha, un township du Cap, une vingtaine de femmes viennent de suivre une formation axée sur la sécurité routière et l'entretien du vélo. Dans cette partie de la ville, les femmes se déplacent traditionnellement à pied ou à l'aide des transports publics bondés.

Le vélo est particulièrement adapté pour les femmes, car elles effectuent en général des trajets courts en dehors des heures de pointe et jonglent entre leur travail, les enfants et les responsabilités du ménage. De plus, la bicyclette les rend indépendantes des horaires des transports publics et offre davantage de flexibilité dans la gestion de leur temps.

« Une bicyclette est tout à fait ce qu'il me faut… À vélo, je peux faire ce que je veux de mon temps libre » affirme Juanita Maguni, qui utilise ce moyen de transport pour rejoindre son travail dans le faubourg de Manenberg. « Mais, même si c'est facile d'utiliser le vélo, c'est difficile d'ignorer les commentaires à propos d'une femme sur un vélo… je dois parfois réunir mon courage pour pédaler » dit-elle. 4